Manon Éthier Rollin, directrice générale du Patro Le Prevost.
(Photo: Jacques Pharand)
Tour de Babel pour emplois étudiants
Embauche, embauchera pas? Les camps de jour attendent toujours les sous d'Ottawa
Les inscriptions dans les différents camps de jour de Montréal vont bon train depuis une dizaine de jours. Le hic, c'est qu'on ne sait toujours pas si on aura droit à la traditionnelle subvention du fédéral qui supporte une partie des salaires des moniteurs. Des emplois occupés principalement par des étudiants. Résultat? Le nombre de places disponibles pour les enfants risque de chuter.
Début mars, le gouvernement conservateur présentait son programme «Les emplois d'été au Canada» visant à supporter des milliers d'emplois d'été pour les étudiants. On a ainsi remplacé l'ancienne formule connue sous le nom de Placement carrière-été.
Organismes et entreprises comptent depuis des années sur ce financement. Les camps de jour dépendent particulièrement de cette aide gouvernementale afin d'offrir des activités de qualité, et à coût abordable, aux familles.
Nouvelle mouture
Le nouveau programme aurait notamment subi une cure minceur, ce que dénoncent vivement ses détracteurs. Cette année, l'enveloppe budgétaire – qui atteignait l'an dernier 97 M$ – a été amputée de 10 M$. L'an prochain, 45 M$ additionnels seront soustraits.
Les règles du jeu ont aussi changé. Les organismes et entreprises doivent maintenant répondre à une grille de 12 critères. Le spectre est large. Il va du taux de criminalité et de chômage dans leur secteur en passant par le souci de favoriser l'embauche d’étudiants handicapés ou issus de minorités visibles – les étudiants autochtones, donne-t-on en exemple.
Un pointage est attribué à chacune des réponses. Ceci déterminera qui remportera la mise.
Une façon de faire nébuleuse, clament certains. «Avant, les demandes étaient gérées par le bureau de la députée fédérale de notre comté, expose Manon Éthier Rollin, directrice générale du Patro Le Prevost. Vivian Barbot était présente tout le long du processus et veillait à ce que chacun ait les sommes nécessaires pour embaucher ses étudiants.» Maintenant, cette tâche incombe à un fonctionnaire du ministère des Ressources humaines et du Développement social du Canada (RHDSC), s'inquiète Mme Éthier Rollin.
Au Patro Le Prevost, on a patienté jusqu'à la dernière minute avant de faire la demande. Là, il aura fallu l'aide d'un préposé au ministère des Ressources humaines pour trouver et remplir le formulaire en ligne.
Les réponses tardent
Les conservateurs ont fait connaître les nouvelles règles du jeu un peu tard, grognent les organismes. D'ailleurs, au moment de mettre sous presse, les camps de jour n'avaient pas reçu de réponse. C'est pourquoi ils n'ont eu d'autre choix que de faire comme s’ils avaient les sous en poche.
On demeure cependant prudent. Par exemple, le Centre de Loisirs communautaire Lajeunesse, situé dans Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension, n'a pas fait signer de contrat de travail à ses futurs moniteurs. Si les fonds manquaient à l'appel, on n'aurait ainsi aucune obligation envers les jeunes travailleurs saisonniers qui ne seraient finalement pas embauchés, se désole Marcelle Bastien, directrice générale de l'organisme.
Et la situation risque d'être plus problématique pour les familles. «On évalue que si on veut maintenir un service à 45 $ par semaine sans la subvention fédérale, une bonne trentaine d'enfants n'auront pas de place cet été», dit-elle.
Il faudra couper dans le nombre de groupes et peut-être miser plus sur l'animation dans les parcs. Les camps de jour peuvent difficilement se passer des subventions. Déjà, on ne roule pas sur l'or.
Par exemple, bon an mal an, le camp de jour du centre Lajeunesse recevait environ 10 000 $ du fédéral par le biais de Placement carrière-été, ce qui correspond à environ 12% du budget nécessaire au fonctionnement de cette activité. Les parents paient leur part. «Montréal aussi contribue au financement, le même montant depuis 1996», ironise Mme Bastien.
Passer son tour
Les organismes communautaires, la Commission scolaire de Montréal et plusieurs députés bloquistes grincent des dents depuis des mois devant l'abolition du programme Placement carrière-été. La levée de boucliers du Bloc dans ce dossier pourrait cependant avoir contribué à brouiller les cartes, glisse-t-on au Service des loisirs Angus-Bourbonnière, situé dans l'arrondissement Rosemont–La Petite-Patrie.
Tant et si bien que cet organisme n'a pas fait de demande cette année. Résultat? C'est 14 000 $ en moins dans la cagnotte du camp de jour.
Une lettre du député Bernard Bigras leur demandait d'appuyer les démarches du Bloc dénonçant l'abolition de l'ancien programme. Ensuite, plus de nouvelle. «On nous a induits en erreur! J'attendais de voir s'il y aurait des changements, explique la directrice générale Denise L'Archevêque. Normalement, la Ville de Montréal joue aussi le rôle de chien de garde en nous rappelant de faire notre demande. Ce qui n'a pas été fait cette année.»
Les conséquences se feront sentir cet été. «Avant, on avait des groupes plus petits pour chaque moniteur, souligne Mme L'Archevêque. Sans la subvention, on va engager le nombre exact d'étudiants, selon le ratio montréalais.»
«Nous avons cette subvention depuis 16 ans, enchaîne-t-elle. On perd 14 000 $ d'un coup. On va devoir chercher des commanditaires. Mais je ne passerai pas mon été là-dessus.»
À lire sur notre site internet: Le gouvernement conservateur répond.
Des camps qui ne roulent pas sur l'or
L'an dernier, le Centre de Loisirs communautaire Lajeunesse a fermé le camp de jour de Saint-Grégoire-le-Grand dont il assurait la supervision. Un service pourtant indispensable dans ce secteur considéré comme l'un des plus défavorisés de l'arrondissement. En trois ans, le petit camp de jour a cumulé un déficit de 30 000 $. Cette somme a gonflé la dette du Centre Lajeunesse qui s'élève aujourd'hui à 75 000 $. Dans ce contexte il serait difficile, voire impensable, que le Centre supporte le manque à gagner, advenant la désertion fédérale. Une situation qui n'est sûrement pas unique, déplore l'organisme.
(Photo: Jacques Pharand)