L’impact de l’affaire DSK sur la dénonciation des agressions sexuelles



Publié le 29 Août 2011
Publié le 29 Août 2011

Par Caroline Messier-Bellemare, sexologue et psychothérapeute, résidente de Villeray

En mars dernier, le gouvernement du Québec injectait 800 000 $ dans une campagne publicitaire destinée à encourager les victimes d’agressions sexuelles à dénoncer leur agresseur. À ce jour, il demeure trop tôt pour évaluer les retombées du plan. Mais on sait que les mesures publicitaires traditionnelles dans les médias écrits et électroniques ont une portée essentiellement pédagogique. Elles n’atteignent pas nécessairement les victimes. Pas assez, du moins, pour les convaincre de porter plainte.

Sujets :
CAVAC , La Couronne , Villeray , Québec

Les sexologues sont familiers avec les victimes qui, pour une raison ou une autre, refusent de dénoncer leur agresseur. La majorité de ces raisons ont comme dénominateur commun, la peur: peur de ne pas être cru, peur d’être blâmé, fausse conception de ce qui constitue une agression sexuelle. En effet, se rendre au poste de police, répondre aux enquêteurs, rencontrer le procureur de la Couronne et surtout vivre les aléas d’un procès de nature criminelle n’est pas une mince affaire. Elle implique non seulement temps et argent, mais aussi un revécu traumatisant et l’humiliation des longs interrogatoires. Il n’est d’ailleurs pas rare pour un thérapeute de constater une détérioration de l’état psychologique de son client en cours de procédures judiciaires. Du côté de la défense, l’accusé et son avocat savent jusqu’à quel point le témoignage de la victime est crucial pour établir les éléments de l’infraction hors de tout doute raisonnable. La moindre faille, la moindre imprécision peut faire déraper l’accusation. Pour plusieurs victimes, le lot de stress émotionnel impliqué dans une démarche de dénonciation légale constitue à lui seul, un obstacle insurmontable. Pour elles, il vaudra mieux laisser tomber l’idée de dénoncer et tenter d’oublier, en vain.

Pas étonnant que le taux de dénonciation soit particulièrement faible dans les cas de crimes sexuels, ne dépassant guère 10%. C’est donc dire que 90% des agresseurs ne seront jamais importunés. Ce qui ne signifie pas que tous les dénoncés seront éventuellement accusés, et encore moins condamnés. Tout dépendra de la qualité de la preuve, de l’énergie que la Couronne y mettra et de la sensibilité avec laquelle le juge mènera l’affaire et en disposera. Bien des éléments qui, encore une fois, sont loin du ressort de la victime.

Malgré ces nombreux obstacles, plusieurs études confirment que la dénonciation de l’agresseur renferme d’importantes vertus curatives pour les victimes. Elle leur permet notamment de regagner un sentiment de contrôle sur leur vie en agissant à titre de protecteur face à de potentielles victimes. C’est un fait, les agresseurs qui ne sont pas coincés continuent généralement à perpétrer leurs crimes. Une étude publiée à cet effet (Lisak et Miller, 2002) rapporte que les auteurs de viols comptent en moyenne 5.8 victimes à leur dossier. De telles données nous rappellent que la violence sexuelle se limite rarement à une seule agression. Et ce problème continuera à se perpétuer au fil du temps s’il est gardé sous le silence.

 

Un autre élément d’influence dans la convalescence des victimes repose sur le rapport qu’elles entretiennent avec leur collectivité. L’intervention légale des autorités dans le dossier peut restituer la confiance de la victime envers sa communauté, une confiance qui ne peut être rétablie tant et aussi longtemps que l’agresseur subsiste en toute impunité. La reconnaissance collective de la souffrance vécue par la victime est également très salutaire à son rétablissement.

 

Les cas médiatisés ont un impact colossal sur la dynamique des victimes et sur leur propension à dénoncer leur agresseur, dépassant à mon avis, toutes les campagnes de publicité que l’on puisse imaginer. En 2004, les condamnations de deux personnalités connues et respectées, Robert Gillet à Québec et Guy Cloutier à Montréal, ont eu un effet bœuf sur plusieurs victimes qui ont alors décidé de dénoncer, souvent des décennies après les faits. D’aucuns ont salué l’immense courage de Nathalie Simard et les victimes ont suivi ses traces. Tout le système a dû s’ajuster à cette hausse subite de dénonciations, notamment les Centres d’aide aux victimes d’actes criminels (CAVAC) qui ont connu à la même époque un développement spectaculaire.

 

L’issue désastreuse qu’a connue l’affaire DSK aura eu l’effet contraire. La victime serait tout à coup devenue un obstacle plutôt qu’un atout à sa propre justice. Le passé imparfait de Nafissatou Diallo aura eu raison de son entière crédibilité. Comme vous et moi, des milliers de victimes ont été témoins des aléas de cette histoire et se demandent aujourd’hui si elles seraient assez parfaites pour avoir droit à un procès.

 

Il est vrai qu’au Canada, contrairement aux États-Unis, l’accusé ne peut attaquer la crédibilité de la victime en l’interrogeant sur ses mœurs sexuelles antérieures. Mais l’affaire DSK a eu un retentissement mondial. Les règles de droit importent donc peu dans ce contexte. C’est plutôt l’image de la charge titanesque qui attend les victimes et leur crainte de ne pas être crues qui aura pour effet de les démobiliser.

Commentaires

  • Nom de l\'usager
    Saskia van Rooij
    - 9 Septembre 2011 à 11:04:22

    Il y a encore autre chose à signaler. Les lois qui gèrent les agressions sexuelles sont contra-productives et protègent les malfaiteurs. Pourquoi, parce que ces crimes sont enlèvés des lois générales sur la violence et ont leurs propre vie dans un rubrique au Droit Pénal sous le titre: Le moeurs. C'est une piège. Méfiez-vous des lois qui "protègent" les femmes. Nous les femmes ne sommes pas en voie de disparition, Dans cette loi il y a un bizarre mélange entre la violence et la sexualité. Les deux sont incompatibles. La violence sort de la domaine de plaisir de dominer, qui est toujours à sens unique. En revanche la sexualité est le plaisir de partage, Dans les têtes de beaucoup d'hommes il n'y a pas de difference entre les deux. Dans les lois sur les agressions sexuelles il est question de pénétration. La pénétration est un acte biologique et naturelle et souvent les femmes aiment bien cet acte, quand c'est fait avec l'amour, passion, tendresse et réciprocité. Pas besoin de la mettre dans une loi. En revanche, si cet acte est acompagné avec de la violence, c'est de la violence et plus de la sexualité. Il y a une loi qui pûnit toutes les violences sans parler de la sexualité. Les femmes ne peuvent pas faire appèl sur cette loi, parce que la loi sur les agressions sexuelles nous entravent ce chemin. Ce n'est pas dans notre intérêt d'avoir des lois uniquement pour la cause des femmes. Au contraire, il faut mettre en terme les lois qui fait de nous des êtres à protéger et à exploîter en faveur des hommes.

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  • Nom de l\'usager
    Moratille
    - 30 Août 2011 à 11:08:05

    Je suis une simple petite victime qui suis très près des lois mais qui ne crois plus à la justice. les agresseurs sont plus protégés que les victimes. La pauvre Nafissatou Diallo, on a fouillé dans son passé, on l'a sali. Et DSK, il a un passé, on ne peut plus sale. Dans sa vie antérieure à son procès, il avait déjà commis des délits sexuels, qui sont bel et bien restés cachés et là dans le doute, ils sont ressortis, au F.M.I, on lui avait interdit de rentrer dans un bureau seul avec une femme, il devait être accompagné. L'affaire de la journaliste française ( excusez moi sous la colère je ne me souviens plus de son nom), qui porte plainte contre lui. Tout ça n'interpelle pas la justice???? On ose le disculper après tout ce que l'on sait sur ses tendances sexuelles et on le laisse en paix. Peut être un jour retrouvera t il ses occupations politiques et tout sera oublié. Et il pourra continuer toute la violence qu'il a en lui. Si on ne puni pas ces gens là qu'ils soient présidents ou éboueurs, qu'importe, il y aura toujours des victimes. C'est comme si on ne faisait rien contre les criminelles de toutes sortes. Et si on ne fait rien tout continu et se multiplie même. Je ne sais pas si j'ai bien expliquer ma colère, mais j'espère que vous comprendrez ce que je veux dire. Merci de me lire Marie- Noël

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  • Nom de l\'usager
    Evelyne59
    - 29 Août 2011 à 15:27:14

    Merci pour cette très bonne lettre, que je lis de France, et que je vais relayer. Ici aussi, 10% seulement des victimes de viol portent plainte. 1 plainte sur 10 aboutit à une condamnation. La plainte de Nafissatou a donné le courage à Tristane Banon de déposer plainte pour tentative de viol contre le même individu. Vous dites qu'un violeur a en moyenne à son actif 5,8 agressions ? Et que la plainte aura au moins l'utilité de le freiner. Merci pour cette réflexion. une pétition en ligne de Muriel Salmona Victimes de viol, pas de justice, pas de paix http://www.lapetition.be/en-ligne/Pas-de-justice-pas-de-paix-10319.html

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  • Nom de l\'usager
    Karine
    - 29 Août 2011 à 15:27:10

    Travaillant dans le domaine des agressions sexuelles, je suis d'accord avec l'ensemble de vos propos et souhaite qu'ils puissent informer et conscientiser la population concernant les agressions sexuelles et encourager les victimes à dénoncer, malgré le dénouement de l'affaire DSK. Je corrigerais seulement un fait : Même s'il est vrai qu'à peine 10% des victimes dévoileraient les gestes subis, on ne peut conclure que 90% des agresseurs ne feront jamais l'objet d'accusations criminelles. Le compte inverse ne peut s'appliquer, notamment car la plupart des agresseurs font plus d'une victimes, comme vous l'évoquez d'ailleurs. En souhaitant que cette affaire hautement médiatisée, malgré son issu, puisse montrer que le pouvoir ne doit pas être un obstacle à la dénonciation de la violence sexuelle.

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